Les Trois Conversions et Les Trois Voies, CHAPITRE V`

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Pere Reginald Garrigou-Lagrange, 20th century French Thomist theologian.

CHAPITRE V

CARACTERES DE CHACUN DES TROIS AGES DE LA VIE SPIRITUELLE

Justurn deàuxit Dominus per vias rectas. « Le Seigneur conduit le juste par des voies droites. » (Sap., X, 10.) Nous avons vu les conceptions qui ont été proposées des trois âges de la vie spirituelle, et surtout celle qui se pré- sente comme la plus traditionnelle. Après avoir dit quelle analogie, existe entre ces trois périodes de la vie de l’âme et celles de la vie du corps : enfance, adolescence, âge adulte, nous avons particulièrement noté comment la transition se fait d’un fige spirituel à l’autre par un moment difficile qui rappelle ce qu’est, dans l’ordre naturel, la crise qui se produit chez l’enfant vers quatorze ou quinze ans et celle de la première liberté chez l’adolescent qui arrive vers vingt et un ans à l’âge adulte. Nous avons vu aussi comment ces différentes périodes de la vie intérieure correspondent à celles qui se remarquent dans la vie des Apôtres. Nous voudrions de ce point de vue, et d’après les principes de saint Thomas et de saint Jean de la Croix, décrire briè- vement ce qui constitue chacun de ces trois âges des commençants, des progressants et des parfaits, pour y montrer les moments successifs d’une évolution véritablement normale, répondant à la fois à la division des deux parties de l’âme (les sens et l’esprit) et à la nature de « la grâce des vertus et des dons » qui vivifie l’âme de plus en plus, élève ses facultés inférieures et supérieures, jusqu’à ce que le fond de l’âme2 soit purifié de tout égoïsme ou amour-propre, et soit vé- ritablement, sans aucun mensonge ; tout à Dieu. Il y a là, nous allons le voir, une suite logique très frappante ; c’est la logique de la vie, qui a sa nécessité à elle, commandée par la fin ultime : « Justum deduxit Dominus per vias rectas : Le Seigneur conduit le juste par des voies droites».

L’AGE DES COMMENÇANTS

La première conversion est le passage de l’état de péché à l’état de grâce, soit par le baptême, soit par la contrition et l’absolution si l’innocence baptismale n’a pas été conservée. La théologie explique longuement au traité de la grâce ce qu’est la justification chez l’adulte, comment et pourquoi elle requiert, sous l’influx de la grâce, les actes de foi, d’espérance, de charité, de contrition ou de détestation du péché commis3 . Cette purification par l’infusion de la grâce habituelle et la rémission des péchés est en un sens le type, l’ébauche des purifications à venir, qui elles aussi comporteront des actes de foi, d’espérance, d’amour, de contrition. Souvent cette première conversion se produit après une crise plus ou moins douloureuse, où l’on se sépare progressivement de l’esprit du monde, comme le prodigue, pour revenir à Dieu. C’est le Seigneur qui fait le premier pas vers nous, comme l’a enseigné l’Église contre le semipélagianisme4 c’est Lui qui nous inspire le bon mouvement, la bonne volonté initiale, qui est le commencement du salut. Pour cela, par sa grâce actuelle et par l’épreuve, Il laboure en quelque sorte notre âme, avant d’y déposer la semence divine ; il creuse une première fois le sillon, sur lequel il reviendra plus tard dans le même sens et beaucoup plus profondément pour extirper les mauvaises racines qui restent, comme le fait le vigneron pour libérer la vigne, qui a déjà grandi, de tout ce qui l’empêche de se développer. Après cette première conversion, si l’âme en état de grâce ne retombe pas, ou si du moins elle ne tarde pas à se relever pour aller de l’avant5 , elle se trouve dans la voie purgative des commençants. 1 Une des particularités fort intéressante cette question est celle à laquelle pensait Sa Sainteté Pie X, lorsque, en avan- çant l’époque de la première communion, il disait : Il y aura des saints parmi les enfants ; paroles qui semblent réalisées par les grâces très spéciales accordées à ces enfants, partis si vite vers le ciel, et qui font aujourd’hui germer de nombreuses vocations religieuses et sacerdotales : la petite Nelly, Arme de Guigné, Guy de Fontgalland, Marie-Gabrielle T. Guglielmina quelques autres en Belgique et en Hollande, rappellent la Bse Imelda, morte d’amour pendant l’action de grâce de sa première communion. Seigneur, qui a dit : Laissez venir à moi les petits enfants, peut évidemment préserver très particulièrement leurs âmes et les embellir de très bonne heure ; il jette dans les âmes la semence divine plus ou moins belle selon son bon plaisir. Cf. Collection « Parvuli », chez P. Lethielleux, Paris. 2 Cette expression, très aimée de Tauler, a le même sens que « cime de l’âme » ; la métaphore seule change suivant qu’on considère les choses sensibles soit comme extérieures soit comme inférieures. 3 Cf. Concile de Trente, sess. VI, cap. 6 (Denzinger, n. 798), et saint Thomas, Ia IIae, q. 113, a. 1 à 8 inclusivement. 4 Cf. Concile d’Orange (Denzinger n. 176, 178, sq.) 5 Saint Thomas explique (IIIa, q. 89, a. 5, ad 3) que le relèvement est proportionnel à la ferveur de la contrition ; c’est-à- dire si quelqu’un avait deux talents avant de pécher mortellement, et n’a ensuite qu’une contrition suffisante, mais relativement faible, il ne recouvrera peut-être qu’un talent (resurgit in mineri caritate) ; pour qu’il retrouve le même degré de grâce et de charité que celui qu’il avait perdu, il faudra une contrition plus fervente et proportionnée à la faute et au degré de grâce perdu. 25 La mentalité ou l’état d’âme du commençant peut se décrire en observant surtout en lui ce qu’il y a de principal dans l’ordre du bien : la connaissance de Dieu et de soi-même et l’amour de Dieu. Il est sûr qu’il y a des commençants particulièrement favorisés, comme les grands saints à leurs débuts, qui ont un plus haut degré de grâce que bien des progressants ; ainsi il y a au point de vue naturel de petits prodiges, mais enfin ce sont encore des enfants, et l’on peut dire en quoi consiste généralement la mentalité de ceux qui débutent. Ils commencent à se connaître eux-mêmes, à voir leur misère, leur indigence, et doivent chaque jour examiner attentivement leur conscience pour se corriger. En même temps ils commencent à connaître Dieu, dans le miroir des choses sensibles, de celles de la nature ou des paraboles, par exemple en celles de l’enfant prodigue, de la brebis perdue, du bon Pasteur. C’est le mouvement droit d’élévation vers Dieu, qui rappelle celui de l’alouette lorsqu’elle s’élève de la terre vers le ciel en poussant un cri1]. – En cet état, il y a un amour de Dieu proportionné ; les commençants vraiment généreux aiment le Seigneur avec une sainte crainte du péché, qui leur fait fuir le péché mortel, même le péché véniel délibéré, par la mortification des sens et des passions déréglées, ou de la concupiscence de la chair, de celle des yeux et de l’orgueil. Après un certain temps de cette généreuse lutte, ils reçoivent, d’habitude, comme récompense, des consolations sensibles dans la prière, dans l’étude aussi des choses divines. Le Seigneur fait ainsi la conquête de leur sensibilité, puisqu’ils vivent surtout par elle ; Il la détourne des choses dangereuses et l’attire vers Lui. En ces moments le commençant généreux aime déjà Dieu «de tout son cœur», mais pas encore de toute son âme, de toutes ses forces, ni de tout son esprit. Les auteurs spirituels parlent souvent de ce lait de la consolation qui est alors donné. Saint Paul dit lui-même, I Cor. III, 2 : «Ce n’est pas comme à des hommes spirituels que j’ai pu vous parler, mais comme à des hommes charnels, comme à de petits enfants dans le Christ. Je vous ai donné du lait à boire, non de la nourriture solide, car vous n’en étiez pas capables. » Mais alors qu’arrive-t-il généralement ? Presque tous les commençants, en recevant ces consolations sensibles, y prennent trop de complaisance, comme si elles étaient, non pas un moyen, mais une fin. Elles ne tardent pas dès lors à devenir un obstacle, occasion de gourmandise spirituelle, de curiosité dans l’étude des choses divines, d’orgueil inconscient lorsqu’on aime en parler, sous prétexte d’apostolat, comme si on était déjà un maître. Alors reparaissent, dit saint Jean de la Croix (Nuit obscure, 1. I, ch. 1 à 7), les sept péchés capitaux, non plus sous leur forme grossière, mais dans l’ordre des choses spirituelles, comme autant d’obstacles à la vraie et solide piété. Par suite, rien de plus logique et de plus vital comme transition, une seconde conversion est nécessaire, celle que dé- crit saint Jean de la Croix sous le nom de purification passive des sens, «commune chez le grand nombre des commen- çants (Nuit obscure, 1. I, ch. 8)» pour les introduire «dans la vie illuminative des avancés, où Dieu nourrir l’âme par la contemplation infuse (Ibid., ch. 14)». Cette purification se manifeste par une aridité sensible prolongée, dans laquelle le commençant est dépouillé des consolations sensibles, où il se complaisait trop. S’il y a, dans cette aridité, un vif désir de Dieu, de Son règne en nous et la crainte de L’offenser, c’est un second signe qu’il y a là une purification divine. Et plus encore si à ce vif désir de Dieu s’ajoute la difficulté à l’oraison de faire des considérations multiples et raisonnées, et l’inclination à regarder simplement le Seigneur avec amour (Ibid., ch. 9). C’est là le troisième signe, qui montre que la seconde conversion s’accomplit, et que l’âme est élevée vers une forme de vie supérieure, qui est celle de la voie illuminative. Si l’âme supporte bien cette purification, sa sensibilité se soumet de plus en plus à l’esprit ; l’âme est guérie de la gourmandise spirituelle, de la superbe qui la portait à se poser en maître ; elle apprend à mieux connaître son indigence. Il n’est pas rare que viennent alors d’autres difficultés purificatrices, par exemple dans l’étude, dans la pratique des divers devoirs d’état, dans les relations avec les personnes auxquelles on était trop attaché et que le Seigneur éloigne parfois brusquement et douloureusement de nous. Assez souvent surgissent en cette période d’assez fortes tentations contre la chasteté et la patience, permises par Dieu pour que par une vigoureuse réaction ces vertus, qui ont leur siège dans la sensibilité, se fortifient et s’enracinent vraiment en nous. La maladie peut aussi venir alors nous éprouver. Dans cette crise le Seigneur laboure l’âme de nouveau, Il creuse beaucoup plus profondément le sillon, qu’Il a déjà tracé au moment de la justification, ou première conversion ; Il extirpe les mauvaises racines ou les restes du péché, « reliquias peccati ». Cette crise certes n’est pas sans danger, comme dans l’ordre naturel celle de quatorze ou quinze ans. Quelques-uns se montrent ici infidèles à leur vocation. Plusieurs ne traversent pas cette épreuve de façon à entrer dans la vie illuminative des progressants, et ils restent dans une certaine tiédeur ; ce ne sont plus à proprement parier de vrais commen- çante, mais plutôt des âmes attardées ou attiédies. En eux se réalisent en un sens les paroles de la sainte Écriture : « ils n’ont pas reconnu le temps de la visite du Seigneur2 », l’heure de la seconde conversion. Ces âmes, surtout si elles sont dans la vie religieuse ou dans la vie sacerdotale, ne tendent pas assez à la perfection ; sans y prendre garde, elles en arrêtent beaucoup d’autres et sont un pénible obstacle à celles qui voudraient sérieusement avancer. Ainsi assez souvent la prière commune, au lieu d’être contemplative, se matérialise, devient mécanique ; au lieu de porter les âmes, les âmes doivent la porter ; elle peut devenir, hélas ! anticontemplative. Chez ceux au contraire qui traversent cette crise avec profit, elle apparaît, selon saint Jean de la Croix (Nuit obscure, 1. I, ch. 14), comme le commencement de la contemplation infuse des mystères de la foi, accompagnée du vif désir de la perfection. Alors Sous l’illumination surtout du don de science (Cf. S. Thomas, IIa IIae, q. 9, a. 4.), le commençant, qui devient un progressant et entre dans la vie illuminative, connaît beaucoup mieux sa misère, la vanité des choses du monde, de la recherche des honneurs et des dignités ; il se dégage de ces attardements ; il le faut pour «faire le pas», comme dit le P. Lallemant, pour entrer dans la voie illuminative. C’est alors comme une vie nouvelle qui commence, tel l’enfant qui devient adolescent. 1 Le commençant considère bien aussi parfois la bonté divine dans les mystères du salut, mais il n’est pas encore familiarisé avec eux, ce n’est pas le propre de son état. 2 Luc, XIX, ; Jérémie, L, 31 ; Ps.XCIV, 8 ; Hebr., III, 8 ; XV, 4, 7. 26 Il est vrai que cette purification passive des sens, même pour ceux qui y entrent, est plus ou moins manifeste et aussi plus ou moins bien supportée. Saint Jean de la Croix l’a noté (Nuit obscure, 1. I, ch. 9, fin.) en parlant de ceux qui s’y montrent moins généreux : « Pour eux la nuit de sécheresse du sens est souvent interrompue. Tour à tour elle se fait sentir et disparaît ; tantôt la méditation discursive est impossible et à un autre moment elle devient aisée… Ceux-là n’achèvent jamais de sevrer le sens de façon à faire abandon des considérations et raisonnements ; ils n’ont cette grâce que par intermittence. » Cela revient à dire qu’ils n’ont qu’une vie illuminative diminuée. Ce que saint Jean de la Croix explique davantage plus loin1 par leur manque de générosité : « Il faut expliquer ici pourquoi il en est si peu qui parviennent à ce haut état de perfection et d’union à Dieu. Ce n’est certes pas que Dieu veuille limiter cette grâce à un petit nombre d’âmes supérieures, son désir est plutôt que la haute perfection soit commune à tous… Il envoie de légères épreuves à une âme et elle se montre faible, elle fuit aussitôt toute souffrance, ne veut accepter aucune douleur… Alors Dieu ne continue pas à purifier ces âmes… qui veulent être parfaites, sans se laisser mener par la voie d’épreuves qui forme les parfaits. » Telle est la transition plus ou moins généreuse à une forme de vie supérieure. Jusqu’ici il est aisé de voir la suite logique et vitale des phases par lesquelles l’âme doit passer. Ce n’est pas une juxtaposition mécanique d’états successifs, c’est le développement organique de la vie.

L’AGE DES PROGRESSANTS OU AVANCES

La mentalité des progressants ou avancée doit se décrire comme la précédente en insistant surtout sur leur connaissance et leur amour de Dieu. Avec la connaissance d’eux-mêmes se développe une connaissance quasi expérimentale de Dieu, non plus seulement dans le miroir des choses sensibles de la nature ou des paraboles, mais dans le miroir des mystères du salut, avec lesquels ils se familiarisent de plus en plus, et que le Rosaire, école de contemplation, met sous leurs yeux tous les jours. Ce n ‘est plus seulement dans le miroir du ciel étoilé, de la mer ou des montagnes, qu’on contemple la grandeur de Dieu, ce n’est plus seulement dans celui des paraboles du Bon Pasteur ou de l’enfant prodigue, c’est dans le miroir incomparablement supérieur des mystères de l’Incarnation et de la Rédemption2 . Selon la terminologie de Denys, conservée par saint Thomas (IIa IIae, q. 180, a. 6), par un mouvement en spirale l’âme s’élève, des mystè- res de l’Incarnation ou de l’enfance du Christ, à ceux de Sa Passion, de Sa Résurrection, de Son Ascension, et de Sa Gloire, et dans ces mystères elle contemple le rayonnement de la souveraine bonté de Dieu, qui se communique ainsi admirablement à nous. Dans cette contemplation plus ou moins fréquente, les avancés reçoivent, selon leur fidélité et générosité, une abondance de lumière, par le don d’intelligence, qui leur fait pénétrer ces mystères de plus en plus et leur en fait saisir la beauté si haute et si simple, accessible aux humbles qui ont le cœur pur. Dans l’âge précédent le Seigneur avait fait la conquête de leur sensibilité, Il se soumet ici profondément leur intelligence, en l’élevant au-dessus des préoccupations excessives et des complications d’une science trop humaine. Il les simplifie en les spiritualisant. Par suite et très normalement, ces progressants, ainsi éclairés sur les mystères de la vie du Christ, aiment Dieu, non pas seulement en fuyant le péché mortel et le péché véniel délibéré, mais en imitant les vertus de Notre-Seigneur, Son humilité, Sa douceur, Sa patience, en observant non seulement les préceptes nécessaires à tous, mais les conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté, d’obéissance, ou du moins l’esprit de ces conseils, et en évitant les imperfections. Comme il est arrivé dans l’âge précédent, cette générosité, est récompensée, non plus précisément par des consolations sensibles, mais par une plus grande abondance de lumière dans la contemplation et l’apostolat, par de vifs désirs de la gloire de Dieu et du salut des âmes, par une plus grande facilité pour prier. Il n’est pas rare qu’il y ait ici l’oraison de quiétude, où la volonté est un moment captivée par l’attrait de Dieu. Il y a aussi dans cette période une grande facilité pour agir au service de Dieu, pour enseigner, diriger, organiser des œuvres, etc. C’est là aimer Dieu, non plus seulement de tout son cœur, mais « de toute son âme », de toutes ses activités, pas encore pourtant « de toutes ses forces », ni de « tout son esprit », car on n’est pas encore établi en cette région supérieure qui s’appelle l’esprit. Qu’arrive-t-il alors généralement ? Quelque chose de semblable à ce qui est arrivé chez les commençants récompensés par des consolations sensibles ; il arrive qu’on se complaît, par un orgueil inconscient, en cette grande facilité de prier ou d’agir, d’enseigner, de prêcher. On tend à oublier que ce sont là des dons de Dieu, et on en jouit avec un esprit propre, qui ne convient nullement à un adorateur en esprit et en vérité. C’est pour le Seigneur sans doute et pour les âmes qu’on travaille, mais on ne s’oublie vraiment pas assez ; par recherche inconsciente de soi et empressement naturel on s’extériorise en perdant la présence de Dieu ; on croit peut-être porter beaucoup de fruit, et ce n’est pas sûr. On devient trop sûr de soi, on se donne trop d’importance, on s’exagère peut-être fort ses talents ; on oublie sa propre misère, tandis qu’on ne voit que trop celle des autres; la pureté d’intention, le vrai recueillement, la droiture parfaite, font souvent défaut; il y a encore du mensonge dans la vie : le fond de l’âme, comme dit Tauler, n’est véritablement pas assez à Dieu ; on Lui offre après coup une intention qui n’est guère qu’à moitié pour Lui. Saint Jean de la Croix (Nuit obscure, l. II, ch. 2) a noté ces défauts des avancés tels qu’ils apparaissent chez les purs contemplatifs, qui « écoutent leur fantaisie, croyant y trouver des conversations avec Dieu et les saints », ou qui sont séduits par les illusions du malin. Des défauts non moins notables, signalés par exemple par saint Alphonse, se trouvent chez les hommes apostoliques qui ont charge d’âmes. Ces défauts des avancés apparaissent surtout dans les contradictions qu’ils ont à souffrir, dans les grands conflits d’opinions, où quelquefois, même à cet âge de la vie spirituelle, des vocations peuvent sombrer. Il devient alors manifeste que l’on 1 Vive Flamme, seconde strophe, vers v. –Item Cantique spirituel, IVe P., strophe 39, vers le début. 2 Le progressant contemple aussi à ses heures la bonté divine dans la nature et dans les paraboles évangéliques, mais ce n’est pas le propre de son état, il est maintenant familiarisé avec les mystères du salut. Il n’atteint pas encore pourtant, si ce n’est rarement et de façon fugitive, le mouvement circulaire ou la contemplation des parfaits qui s’arrête à la bonté divine en elle-même. 27 ne garde pas assez la présence de Dieu, et qu’en Le cherchant on se cherche encore beaucoup soi-même. D’où la né- cessité d’une troisième purification, de la forte lessive de la purification de l’esprit, pour nettoyer le fond infime des facultés supérieures. Sans cette troisième conversion, on n’entrera pas dans la vie d’union, qui est l’âge adulte de la vie spirituelle. Cette nouvelle crise est décrite par saint Jean de la Croix (Nuit obscure, 1. II, ch. 3 et suivants) dans toute son acuité et sa profondeur telle qu’elle arrive chez les grands contemplatifs, qui du reste souffrent d’habitude non seulement pour être purifiés, mais pour les âmes pour lesquelles ils se sont offerts. Cette épreuve se trouve un peu autrement chez les hommes apostoliques, très généreux, qui arrivent à une haute perfection, mais elle est souvent moins manifeste chez eux, parce qu’elle est mêlée aux grandes souffrances de l’apostolat. En quoi consiste essentiellement cette crise ? – L’âme semble alors comme dépouillée, non plus seulement des consolations sensibles, mais de ses lumières sur les mystères du salut, de ses ardents désirs, de celle facilité à agir, à enseigner, à prêcher, où elle se complaisait par un secret orgueil, en se préférant aux autres. C’est le temps d’une grande aridité non seulement sensible, mais spirituelle, pendant l’oraison et l’office. Il n’est pas rare que surgissent alors de fortes tentations, non plus précisément contre la chasteté et la patience, mais contre les vertus de la partie la plus élevée de l’âme, contre la foi, l’espérance, la charité envers le prochain, et même la charité envers Dieu, qui semble cruel d’éprouver ainsi les âmes en un pareil creuset. Assez généralement en cette période de la vie surviennent de grandes difficultés dans l’apostolat : détractions, entraves, échecs. Il arrive assez souvent alors que l’apôtre ait à souffrir de calomnies et de l’ingratitude des âmes auxquelles il a fait longtemps du bien ; cela doit le conduire à les aimer plus purement pour Dieu et en Lui. Ainsi cette crise ou purification passive de l’esprit est comme une mort mystique, la mort du vieil homme selon les paroles de saint Paul : « notre vieil homme a été crucifié avec Jésus-Christ, afin que le corps du péché fût détruit (Rom. VI, 6) ». Il faut « se dépouiller du vieil homme corrompu par des convoitises trompeuses et vous renouveler dans votre esprit et vos pensées, en revêtant l’homme nouveau, créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables (Éph. IV, 22) ». Tout cela est profondément rationnel ; c’est la logique du développement de la vie surnaturelle. « Parfois, dit saint Jean de la Croix, dans les étreintes de la purification, l’âme se sent blessée et meurtrie d’amour fort. Il s’agit d’une ardeur qui s’allume dans l’esprit, lorsque l’âme accablée de peines est très vivement blessée d’amour divin. » Le feu de l’amour de Dieu est comme celui qui progressivement dessèche le bois, le pénètre, l’enflamme et le transforme en lui1 . Les épreuves de cette période sont permises par Dieu pour conduire les avancés à une foi plus haute, à une espérance plus ferme, à un amour plus pur ; car il faut absolument que le fond de leur âme soit à Dieu et à Lui seul. On entend alors le sens des paroles de l’Écriture : « Le Seigneur éprouve les justes, comme l’or dans la fournaise, et Il les reçoit comme une hostie d’holocauste (Sagesse, III, 6.). » « Les justes crient vers le Seigneur, et Il les entend ; Il les délivre de toutes leurs angoisses. Il est près de ceux qui ont le cœur brisé… Fréquentes sont les tribulations des justes, mais le Seigneur les en délivre (Ps. XXX, 18-23.). » Cette crise, comme la précédente, n’est pas sans danger ; elle demande une grande magnanimité, de la vigilance, une foi souvent héroïque, l’espérance contre toute espérance, qui se transforme en abandon parfait. Le Seigneur pour la troisième fois laboure l’âme, mais beaucoup plus profondément, si profondément même que l’âme semble bouleversée sous ces afflictions spirituelles, dont les prophètes ont souvent parlé, en particulier Jérémie au chapitre III des Lamentations. Celui qui traverse cette crise aime Dieu, non plus seulement de tout son cœur et de toute son âme, mais, selon la gradation de l’Écriture (Deutéron., VI, 5 ; Luc., X, 27.) de toutes ses forces, et s’apprête à l’aimer « de tout son esprit », à devenir « un adorateur en esprit et en vérité » établi en quelque sorte en cette partie supérieure de l’âme qui doit tout diriger en nous. L’AGE DES PARFAITS Quel est l’état d’âme des parfaits après cette purification, qui a été pour eux comme une troisième conversion ? Ils connaissent Dieu d’une façon quasi expérimentale et presque continuelle ; non seulement pendant les heures de l’oraison ou de l’office divin, mais au milieu des occupations extérieures, ils ne perdent pas la présence de Dieu. Tandis que, au début, l’homme encore égoïste pense constamment à lui-même et, sans y prendre garde, ramène tout à soi, le parfait pense constamment à Dieu, à Sa gloire, au salut des âmes, et y fait comme d’instinct tout converger. La raison en est qu’il ne contemple plus seulement Dieu dans le miroir des choses sensibles, des paraboles, ou dans celui des mystè- res de la vie du Christ, ce qui ne peut durer tout le long du jour ; mais dans la pénombre de la foi il contemple la bonté divine en elle-même, un peu comme nous voyons constamment la lumière diffuse qui nous entoure et qui éclaire d’en haut toutes choses. C’est, selon la terminologie de Denys, gardée par saint Thomas (IIa IIae, q. 180, a. 6), le mouvement de la contemplation, non plus droit ou en spirale, mais circulaire, semblable au vol de l’aigle, qui, après s’être élevé très haut, aime à décrire plusieurs fois le même cercle, et à planer comme immobile en scrutant l’horizon. Cette contemplation très simple écarte les imperfections qui proviennent de l’empressement naturel, de la recherche inconsciente de soi, du manque de recueillement habituel. Ces parfaits se connaissent eux-mêmes non plus seulement en eux-mêmes, mais en Dieu, leur principe et leur fin ; ils s’examinent en pensant à ce qui est inscrit de leur existence au livre de vie, et ils ne cessent de voir l’infinie distance qui 1 Le progrès de la connaissance et de l’amour de Dieu qui caractérise cette purification est précisément ce qui la distingue des souffrances qui à certains égards lui ressemblent, comme celles de la neurasthénie. Ces dernières peuvent n’avoir rien de purificateur, mais on peut aussi les supporter par amour de Dieu et en esprit d’abandon. – De même les souffrances qui sont la suite de notre manque de vertu, d’une sensibilité non disciplinée et exaspérée, ne sont pas par elles-mêmes purifiantes, bien qu’on puisse, elles aussi, les accepter comme une humiliation salutaire, suite de nos fautes, et pour leur réparation. 28 les sépare de leur Créateur ; d’où leur humilité. Cette contemplation quasi expérimentale de Dieu procède du don de sagesse et, à raison de sa simplicité, elle peut être presque continuelle : au milieu du travail intellectuel, des conversations, des occupations extérieures, elle dure, tandis qu’il ne peut en être de même de la connaissance de Dieu dans le miroir des paraboles ou dans celui des mystères du Christ. Enfin, comme l’égoïste, pensant toujours à soi, s’aime mal lui-même à propos de tout, le parfait, pensant presque toujours à Dieu, L’aime constamment, non plus seulement en fuyant le péché, ou en imitant les vertus de Notre-Seigneur, mais « en adhérant à Lui, en jouissant de Lui, et, comme le dit saint Paul, il désire partir pour être avec le Christ1 ». C’est le pur amour de Dieu et des âmes en Dieu, c’est le zèle apostolique, plus ardent que jamais ; mais humble, patient et doux. C’est là vraiment aimer Dieu, non plus seulement « de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces », mais, selon la gradation, « de tout son esprit », car le parfait ne s’élève plus seulement de loin en loin à cette région supérieure de lui-même, il y est établi ; il est spiritualisé et surnaturalisé ; il est devenu vraiment « un adorateur en esprit et en vérité ». Ces âmes gardent presque toujours la paix au milieu même des circonstances les plus pénibles et les plus imprévues et la communiquent assez souvent aux plus troublés. C’est ce qui fait dire à saint Augustin que la béatitude des pacifiques correspond au don de sagesse, qui, avec la charité, domine en ces âmes, dont l’exemplaire éminent, après la sainte âme du Christ, est la bienheureuse Vierge Marie. Ainsi se manifeste, pensons-nous, la légitimité de la division traditionnelle des trois âges de la vie spirituelle, telle qu’un saint Thomas, une sainte Catherine de Sienne, un Tauler, un saint Jean de la Croix, l’ont comprise. Le passage d’un âge à l’autre s’explique fort logiquement par la nécessité d’une purification qui de fait est plus ou moins manifeste. Il n’y a pas là des cadres artificiellement juxtaposés de façon mécanique, C’est un développement vital, où chaque étape a sa raison d’être. Si la chose n’est pas toujours comprise, c’est qu’on ne prend pas assez garde aux défauts des commen- çants même généreux, ni à ceux des avancés ; c’est qu’on ne voit pas assez dès lors la nécessité d’une seconde et même d’une troisième conversion ; c’est qu’on oublie que chacune de ces purifications nécessaires est plus ou moins bien supportée et introduit ainsi dans un degré plus ou moins parfait de vie illuminative ou de vie d’union2 . Si l’on ne fait pas assez attention à la nécessité de ces purifications, on ne peut se faire une juste idée de ce que doit être l’état d’âme des progressants et des parfaits. C’est de la nécessité d’une nouvelle conversion que parlait saint Paul lui-même en écrivant aux Colossiens, III, 10 : « N’usez point de mensonge les uns envers les autres, puisque vous avez dépouillé le vieil homme avec ses œuvres, et revêtu l’homme nouveau, qui, se renouvelant sans cesse à l’image de Celui qui l’a créé, atteint la connaissance parfaite… Revêtez-vous surtout de la charité, qui est le lien de la perfection. » 

http://www.a-c-r-f.com/documents/R_P_GARRIGOU-LAGRANGE-Trois_conversions.pdf

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