Les Trois Conversions et Les Trois Voies, Chapitre II

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Pere Reginald Garrigou-Lagrange, 20th century French Thomist theologian.

 

CHAPITRE II LA SECONDE CONVERSION – ENTREE DANS LA VOIE ILLUMINATIVE

Convertimini ad me, ait Dominus, et salvi eritis. « Convertissez-vous, dit le Seigneur, et vous serez sauvés. » (Isaïe, XLV, 22.) Nous avons vu que la vie de la grâce dès ici-bas est la vie éternelle commencée, le germe de la gloire, « semen gloriae », et qu’il y a sur terre trois âges de la vie spirituelle, comparables à l’enfance, à l’adolescence et à l’âge adulte. Nous avons aussi noté que, comme il y a, à quatorze ans environ, une crise pour passer de la seconde enfance à l’adolescence, et une autre vers vingt ans pour entrer dans l’âge pleinement adulte, il y a deux crises analogues dans la vie spirituelle, l’une qui marque la transition à la voie illuminative des progressants, et l’autre qui prépare l’entrée dans la voie unitive des parfaits. 1 IIè Sermon de Carême, et Sermon pour le lundi avant le Dimanche des Rameaux. 2 Nuit obscure, T. I, ch. 9 et 10. 3 Doctrine spirituelle, IIe Principe, section II, ch. 6, a.2. 4 Sermon pour le lundi avant les Rameaux. 5 Nuit obscure, T. II, ch. 1 à 13. 10 La première de ces crises a été appelée quelquefois une seconde conversion. C’est d’elle que nous devons parler maintenant. La liturgie, surtout certains jours, comme pendant l’Avent et tout le Carême, parle périodiquement de la nécessité de se convertir, même à ceux qui vivent déjà chrétiennement, mais d’une manière encore trop imparfaite. Les auteurs spirituels ont aussi assez souvent parlé de la seconde conversion, nécessaire chez le chrétien qui, après avoir déjà sérieusement pensé à son salut et fait effort pour marcher dans la voie de Dieu, commence à retomber selon la pente de sa nature dans une certaine tiédeur et fait penser à une plante qui a été greffée et qui tend à revenir à l’état sauvage. Certains auteurs spirituels ont particulièrement insisté sur la nécessité de cette seconde conversion, nécessité qu’ils avaient connue par expérience, comme le Bx Henri Suso, Tauler. Saint Jean de la Croix a même montré profondé- ment que l’entrée dans la voie illuminative est marquée par une purification passive des sens, qui est une seconde conversion, et l’entrée dans la voie unitive, par une purification passive de l’esprit, qui est une conversion plus profonde encore de toute l’âme en ce qu’elle a de plus intime. Parmi les spirituels de la Compagnie de Jésus, le P. Lallemant, dans son beau livre La Doctrine Spirituelle, a écrit aussi : « Il arrive d’ordinaire deux conversions à la plupart des saints et aux religieux qui se rendent parfaits : l’une par laquelle ils se dévouent au service de Dieu, l’autre par laquelle ils se donnent entièrement à la perfection. Cela se remarqua dans les Apôtres, quand Notre-Seigneur les appela, puis quand il leur envoya le Saint-Esprit, de même en sainte Thérèse, en son confesseur le P. Alvarez, et en plusieurs autres. Cette seconde conversion n’arrive pas à tous les religieux, et c’est par leur négligence1 ». Cette question est d’un grand intérêt pour toute âme intérieure. Parmi les saints qui en ont le mieux parlé avant saint Jean de la Croix et qui ont ainsi préparé son enseignement, il faut compter sainte Catherine de Sienne. Elle touche ce sujet à plusieurs reprises dans son Dialogue et dans ses Lettres d’une façon très réaliste et très pratique qui souligne d’un trait de lumière l’enseignement communément reçu dans l’Église2 . En suivant ce qu’elle a écrit, nous parlerons d’abord de cette seconde conversion chez les Apôtres, puis de ce qu’elle doit être en nous : quels défauts la rendent nécessaire, quels grands motifs doivent l’inspirer, enfin quels fruits elle doit porter.

 

LA SECONDE CONVERSION DES APOTRES

 

Sainte Catherine de Sienne parle explicitement de la seconde conversion des Apôtres dans son Dialogue, au ch. 633 . Leur première conversion avait eu lieu, lorsque Jésus les avait appelés en leur disant : « Je ferai de vous des pé- cheurs d’hommes». Ils suivirent Notre-Seigneur, écoutèrent avec une vive admiration Son enseignement, virent Ses miracles, prirent part à Son ministère. Trois d’entre eux Le virent transfiguré sur le Thabor. Tous assistèrent à l’institution de l’Eucharistie, ils furent alors ordonnés prêtres et communièrent. Mais lorsque l’heure de la Passion, pourtant souvent pré- dite par Jésus, arriva, les Apôtres abandonnèrent leur Maître. Pierre même, qui L’aimait cependant beaucoup, s’égara jusqu’à Le renier trois fois. Notre-Seigneur avait dit à Pierre après la Cène, ce qui rappelle le prologue du livre de Job : «Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment, ut vos cribraret sicut triticum ; mais J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point, et toi quand tu seras converti, et tu aliquando conversus, affermis tes frè- res». – « Seigneur, lui dit Pierre, je suis prêt à aller avec Vous en prison et à la mort. » Et Jésus lui dit : « Pierre, Je te le dis, le coq ne chantera pas aujourd’hui que tu n’aies nié trois fois de Me connaître » (Luc, XXII, 31-34). De fait, Pierre tomba, et renia son Maître même en jurant qu’il ne Le connaissait pas. Quand commença sa seconde conversion ? Sitôt après son triple reniement, comme il est rapporté en saint Luc, XXII, 61 : « Au même instant, comme il parlait encore, le coq chanta. Le Seigneur, s’étant retourné, regarda Pierre. Et Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : Avant que le coq chante aujourd’hui, tu me renieras trois fois. Et étant sorti, il pleura amèrement». Sous le regard de Jésus et la grâce qui l’accompagna, ce repentir de Pierre dut être bien profond et comme le principe d’une vie nouvelle. Au sujet de cette seconde conversion de Pierre, il faut se rappeler ce que dit saint Thomas, IIIa, q. 89, a. 2 : Même après une faute grave, si l’âme a un repentir vraiment fervent et proportionné au degré de grâce perdu, elle recouvre ce degré de grâce ; elle peut même revivre à un degré supérieur, si elle a une contrition plus fervente encore. Elle n’est donc pas obligée de recommencer son ascension au début, mais elle la continue en la reprenant au point où elle était arrivée quand elle est tombée4 . 1 La Doctrine Spirituelle, IIe Principe, section II, ch. 6, a. 2. 2 Il ne s’agit pas ici d’une révélation privée portant sur quelque fait contingent futur ou sur quelque vérité nouvelle, c’est une contemplation plus pénétrante de ce qui est déjà dit dans l’Évangile. C’est la réalisation de la parole de Jésus : « Le Saint-Esprit vous enseignera et vous remettra en mémoire tout ce que Je vous ai dit » (Jean, XIV, 26). 3 Souvent dans ce Dialogue il est aussi question évidemment de la première conversion, par laquelle l’âme passe de l’état de dissipation ou d’indifférence à l’état de grâce, et à plusieurs reprises le Seigneur y dit : « Que nul ne soit assez fou pour remettre sa conversion au dernier instant de sa vie, car il n’est pas sûr que, à raison de son obstination, Je ne lui fasse entendre le langage de Ma divine justice… Personne ne doit donc tant différer ; et cependant, si, par sa faute, on a perdu la grâce, on ne doit pas laisser, jusqu’à la fin, d’espérer d’être baptisé dans le sang » (Dialogue, ch. 75, trad. Hurtaud). Mais il est nettement question aussi dans ce Dialogue de la seconde conversion, qui fait passer l’âme de l’état imparfait à la résolution profonde de tendre réellement et généreusement désormais à la perfection chrétienne. 4 L’enseignement de saint Thomas est fort clair : « Contingit intensionem motus poenitentis quandoque proportionatam esse majori gratiae, quam fuerit illa, a qua ceciderat per peccatum, quandoque aequali, quandoque vero minori. Et ideo poenitens quandoque resurgit in majori gratia, quam prius habuerat, quandoque autem in aequali, quandoque etiam in minori » (IIIae, q. 89, a. 2). Plusieurs théologiens modernes pensent qu’on peut recouvrer un haut degré de grâce perdu même par une attrition tout juste suffisante. Saint Thomas et les anciens théologiens ne l’admettent pas. Et nous voyons qu’analogiquement à la suite d’une indélicatesse notable une bonne amitié entre deux hommes ne revit au degré où elle 11 Celui qui trébuche à mi-côte et se relève aussitôt, continue la montée. Tout porte à penser que Pierre, par la ferveur de son repentir, non seulement recouvra le degré de grâce qu’il avait perdu, mais fut élevé à un degré de vie surnaturelle supérieur. Le Seigneur avait permis cette chute pour qu’il fût guéri de sa présomption, devint plus humble, et mit sa confiance non plus en soi-même mais en Dieu. Il est dit dans le Dialogue de sainte Catherine de Sienne, ch. 63 : « Pierre se retira dans le silence pour y pleurer, après avoir commis la faute de renier Mon Fils. Sa douleur était cependant encore imparfaite, et elle le demeura quarante jours durant, jusque après l’Ascension. (Elle demeura imparfaite malgré les apparitions du Sauveur.) Mais quand Ma Vé- rité fut retournée vers Moi selon son humanité, Pierre et les autres disciples se retirèrent dans leur maison, pour attendre l’avènement de l’Esprit-Saint, que Ma Vérité leur avait promis. Ils s’y tenaient enfermés, comme retenus par la crainte, parce que leur âme n’était pas parvenue à l’amour parfait. » Ils ne furent vraiment transformés qu’à la Pentecôte. Il y eut pourtant là, pour Pierre et pour les Apôtres, avant la fin de la Passion du Sauveur, une seconde conversion manifeste, qui se confirma les jours suivants. Après sa résurrection, Notre-Seigneur leur apparut à plusieurs reprises, Il les éclaira, comme Il donna aux disciples d’Emmaüs l’intelligence des Écritures, et spécialement Il fit réparer à Pierre son triple reniement, après la pêche miraculeuse, par un triple acte d’amour. Comme le rapporte saint Jean, XXI, 15, Jésus dit à Simon Pierre : « Simon, fils de Jean, M’aimes-tu plus que ceux-ci ? Il lui répondit : Oui, Seigneur, Vous savez que je Vous aime. Jésus lui dit : Pais Mes agneaux. Il lui dit une seconde fois : Simon, fils de Jean, M’aimes-tu ? Pierre lui répondit : Oui, Seigneur, Vous savez bien que je Vous aime. Jésus lui dit : Pais Mes agneaux. Il lui demanda pour la troisième fois : Simon, fils de Jean, M’aimes-tu ? Pierre fut attristé de ce qu’Il lui demandait pour la troisième fois : M’aimes-tu ? et il lui répondit : Seigneur, vous connaissez toutes choses, vous savez que je Vous aime. Jésus lui dit : Pais Mes brebis. » Puis Il lui annonça en termes voilés son martyre : « Lorsque tu seras vieux, tu étendras tes mains et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudras point. » Le triple reniement était réparé par ce triple acte d’amour. C’était l’affermissement de la seconde conversion de Pierre et une certaine confirmation en grâce avant la transformation de la Pentecôte. Il y avait eu aussi pour saint Jean quelque chose de spécial juste avant la mort de Jésus. Jean, comme les autres Apôtres, avait abandonné Notre-Seigneur quand Judas arriva avec des hommes armés, mais, par une grâce invisible très forte et très douce, Jésus attira le disciple bien-aimé au pied de Sa croix, et la seconde conversion de Jean eut lieu lorsqu’il entendit les sept dernières paroles du Sauveur qui expirait.

CE QUE DOIT ETRE NOTRE SECONDE CONVERSION. LES DEFAUTS QUI LA RENDENT NECESSAIRE.

Sainte Catherine montre dans son Dialogue, ch. 60 et 63, que ce qui s’est passé chez les Apôtres, nos modèles immédiatement formée par Notre-Seigneur, doit se reproduire d’une certaine manière en nous. Et même il faut dire que si les Apôtres ont eu besoin d’une seconde conversion, à plus forte raison en avons-nous besoin nous-mêmes. La Sainte insiste particulièrement sur les défauts qui rendent nécessaire cette seconde conversion, surtout sur l’amour-propre. Il subsiste à des degrés divers dans les âmes imparfaites, malgré l’état de grâce, et il est la source d’une multitude de pé- chés véniels, de défauts habituels, qui deviennent comme des traits du caractère et qui rendent nécessaire une vraie purification de l’âme, même chez ceux qui d’une certaine manière ont été sur le Thabor, ou qui ont souvent participé au banquet eucharistique, comme les Apôtres à la Cène. Dans son Dialogue, ch. 60, sainte Catherine de Sienne parle de cet amour-propre en décrivant l’amour mercenaire des imparfaits, qui, sans y prendre garde, servent Dieu par intérêt, par attachement aux consolations soit temporelles soit spirituelles, et qui, lorsqu’ils en sont privés, versent des larmes de tendresse sur eux-mêmes, Dialogue, ch. 89. C’est un mélange en soi étrange1 , mais de fait très fréquent en nous, d’un amour de Dieu, qui a sa sincérité, et d’un amour désordonné de soi-même. On aime sans doute Dieu d’un amour d’estime plus que soi, sans quoi on ne serait pas en état de grâce, on aurait perdu la charité, mais on s’aime encore soi-même d’une façon déréglée. On n’est pas assez arrivé à s’aimer saintement soi-même pour Dieu et en Lui. Cet état d’âme n’est ni blanc, ni noir ; ce sont des grisailles, où il y a pourtant plus de blanc que de noir. On monte, mais il y a encore quelque tendance à redescendre. On lit en ce chapitre 60 du Dialogue – c’est le Seigneur qui parle : « Parmi ceux qui sont devenus Mes serviteurs de confiance, il en est qui Me servent avec foi, sans crainte servile : ce n’est pas la seule crainte du châtiment, c’est l’amour qui les attache à Mon service (ainsi Pierre avant la Passion). Mais cet amour ne laisse pas d’être imparfait, parce que ce qu’ils cherchent dans ce service (au moins pour une bonne part encore), c’est leur propre utilité, c’est leur satisfaction ou le plaisir qu’ils trouvent en Moi. La même imperfection se rencontre aussi dans l’amour qu’ils ont pour leur prochain. Et sais-tu ce qui démontre l’imperfection de leur amour ? Dès qu’ils sont privés des consolations qu’ils trouvaient en Moi, cet amour ne leur suffit plus et ne peut plus se soutenir. Il languit et souvent il va se refroidissant de plus en plus vis-à-vis de Moi, quand, pour les exercer dans la vertu et les arracher à leur imperfection, Je leur retire ces consolations spirituelles et leur envoie des luttes et des contrariétés. Je n’en agis ainsi pourtant que pour les amener à la perfection, pour leur apprendre à se bien connaître, à prendre conscience qu’ils ne sont rien et que d’eux-mêmes ils ne possèdent aucune grâce2 . existait d’abord que s’il y a, non seulement un sincère regret, mais un regret proportionné à la faute commise et à la profondeur de l’amitié qui existait avant cette faute. 1Chez l’ange selon saint Thomas, ce mélange n’est pas possible, car ils ne peuvent pécher véniellement. Ils sont très saints ou très pervers. Ou bien ils aiment Dieu parfaitement, ou bien ils se détournent de Lui par un péché mortel irrémissible. Cela vient de la vigueur de leur intelligence, qui s’engage à fond dans la voie où elle entre Ia IIae, q. 89, a. 4. 2 C’est la connaissance quasi expérimentale de la distinction de la nature et de la grâce, connaissance toute différente de celle que donne la théologie spéculative. On apprend aisément d’une façon abstraite cette distinction des deux ordres, mais la voir pour ainsi dire concrètement et d’une manière presque continuelle, cela suppose un grand esprit de foi, qui, à ce degré, n’existe guère que chez les saints. 12 L’adversité doit avoir pour effet de les porter à chercher un refuge en Moi, à Me reconnaître comme leur bienfaiteur, à s’attacher à Moi seul par une humilité vraie… « S’ils ne reconnaissent pas leur imperfection, avec le désir de devenir parfaits, il est impossible qu’ils ne retournent pas en arrière». C’est ce qu’ont dit souvent les Pères : « Dans la voie de Dieu, qui n’avance pas recule. » Comme l’enfant qui ne grandit pas, ne reste pas un enfant, mais devient un nain, le commençant qui n’entre pas quand il le faudrait dans la voie des progressants ne reste pas un commençant, mais devient une âme attardée. Il semble, hélas ! que la grande majorité des âmes se trouve, non pas dans une des trois catégories des commençants, des progressants et des parfaits, mais dans celle des attardés ? – Où sommes-nous personnellement ? – C ‘est souvent bien mystérieux, et ce serait une vaine curiosité de rechercher à quel point de l’ascension nous sommes parvenus ; mais encore faut-il ne pas se tromper de route, et ne pas prendre par mégarde celle qui redescend. Il importe donc de dépasser l’amour qui reste mercenaire, et qui le reste parfois à son insu. Dans ce même chapitre 60, il est dit : « C’est de cet amour imparfait que saint Pierre aimait le bon et doux Jésus, Mon Fils unique, lorsqu’il éprouvait si délicieusement la douceur de son intimité (sur le Thabor). Mais dès que vint le temps de la tribulation, tout son courage l’abandonna. Non seulement il n’eut pas la force de souffrir pour Lui, mais à la première menace la peur la plus servile eut raison de sa fidélité et il Le renia en jurant qu’il ne L’avait jamais connu. » Sainte Catherine de Sienne, au chapitre 63 de ce même Dialogue, montre que l’âme imparfaite, qui aime le Seigneur d’un amour encore mercenaire doit faire ce que fit Pierre après le reniement. Il n’est pas rare que la Providence permette aussi pour nous à ce moment quelque faute bien visible pour nous humilier et nous obliger à rentrer en nous-mêmes. « Alors, dit le Seigneur (ibidem), après avoir reconnu la gravité de sa faute et en être sortie, l’âme commence à pleurer, par crainte du châtiment ; puis elle s’élève à la considération de Ma miséricorde, où elle trouve satisfaction et avantage. Mais elle est, dis-je, toujours imparfaite et, pour l’amener à la perfection… Je me retire d’elle, non par grâce, mais par le sentiment1 … Ce n’est pas Ma grâce que Je lui enlève, mais la jouissance qu’elle en éprouvait… pour l’exercer à Me chercher Moi-même en toute vérité… avec désintéressement, foi vive, et haine d’elle-même». Et comme Pierre répara son triple reniement par trois actes d’amour plus pur et plus fort, l’âme éclairée doit faire de même. Saint Jean de la Croix dira, à la suite de Tauler, pour noter trois signes de cette seconde conversion : « On ne trouve ni goût ni consolation dans les choses divines, ni dans les choses créées… On garde pourtant le souvenir de Dieu, avec une sollicitude et un souci pénible : on craint de ne pas Le servir… On ne parvient pas à méditer en recourant au sens de l’imagination, car Dieu commence à Se communiquer, non plus par les sens, comme avant, au moyen du raisonnement, mais d’une façon plus spirituelle, par un acte de simple contemplation (Nuit obscure, l. I, c. 9). Les progressants ou avancés entrent ainsi, selon saint Jean de la Croix, dans « la voie illuminative, où Dieu nourrit et fortifie l’âme par contemplation infuse » (Nuit obscure, T. I, ch. 14). Sainte Catherine de Sienne, sans apporter encore autant de précision, insiste particulièrement sur un des signes de cet état : la connaissance expérimentale de notre misère et de notre profonde imperfection, connaissance qui n’est pas précisément acquise ; c’est le Seigneur qui la donne, comme Il regarda Pierre sitôt après le reniement. Alors Pierre reçut une grâce de lumière, il se souvint, et étant sorti, il pleura (Luc, XXII, 61). A la fin de ce même chapitre 63 du Dialogue, le Seigneur dit, et c’est ce que développera saint Jean de la Croix dans la nuit passive des sens : « Je me retire de l’âme encore très imparfaite pour qu’elle voie et connaisse son péché. En se voyant en effet privée de consolation, elle en éprouve une peine qui l’afflige ; elle se sent faible, incertaine, prête au dé- couragement (sa présomption, comme celle de Pierre, est tombée), et cette expérience lui fait découvrir la racine de l’amour-propre spirituel qui est en elle. C’est pour elle un moyen de se connaître, de s’élever au-dessus d’elle-même, de siéger au tribunal de sa conscience, pour ne pas laisser passer ce sentiment sans lui infliger réprimande et correction. Elle doit alors s’armer de la sainte haine de soi, pour arracher la racine de l’amour-propre qui vicie ses actes, et pour vivre vraiment et tout à fait de l’amour divin2 ». La Sainte remarque au même endroit que de nombreux périls attendent l’âme qui est mue seulement par un amour mercenaire. Ce sont, dit-elle, des âmes qui veulent aller au Père, sans passer par Jésus crucifié, et ,qui se scandalisent de la croix, qui leur est donnée pour les sauver Dialogue, ch. 75.

QUEL SONT LES GRANDS MOTIFS QUI DOIVENT INSPIRER LA SECONDE CONVERSION, ET QUELS EN SONT LES FRUITS ?

1 Ainsi Notre-Seigneur priva Ses disciples de Sa présence sensible et leur dit : « Il convient que Je m’en aille » ; il convenait en effet qu’ils fussent quelque temps privés de la vue de Son humanité pour être élevés à une vie spirituelle plus haute, plus dégagée des sens, et qui ensuite, fortifiée, s’exprimerait sensiblement jusque par le sacrifice de leur vie, par leur constance dans le martyre. 2 On comprend que la Sainte emploie ce mot de « haine » pour exprimer l’aversion que nous devons avoir pour cet amour-propre ou amour désordonné de soi-même, qui est le principe de tout péché. L’amour-propre, dit-elle, ch. 122, l’amour égoïste de soi-même, rend l’âme injuste envers Dieu, envers le prochain, envers elle-même ; il détruit en elle la vie sainte, la soif du salut, le désir des vertus. Il l’empêche de réagir comme il le faudrait contre les injustices les plus criantes ; on ne le fait pas, parce qu’on craindrait de compromettre sa situation, et on laisse opprimer les faibles. «L’amour-propre a empoisonné le monde et le corps mystique de la sainte Église ; il a couvert de plantes sauvages et de fleurs fétides le jardin de l’Épouse » (Dialogue, ch. 22). « Tu sais, dit le Seigneur à la Sainte (ch. 51), que tout mal a sa source dans l’amour égoïste de soi-même, et que cet amour est comme une ténèbre qui recouvre la lumière de la raison » et diminue considérablement le rayonnement de la lumière de la foi. –C’est ce que dit souvent saint Thomas (Ia IIae, q. 77, a. 4) : « L’amour désordonné de soi-même est la source de tout péché et obscurcit le jugement, car lorsque la volonté et la sensibilité sont mal disposées (portées à l’orgueil ou à la sensualité), tout ce qui est conforme à ces inclinations déréglées paraît bon. 13 Le premier motif qui doit l’inspirer est exprimé par le précepte suprême qui est sans limites : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, de tout ton esprit »(Luc, X, 27). Ce précepte demande l’amour de Dieu pour Lui-même, et non par intérêt et attachement à notre satisfaction personnelle ; il dit même que nous devons aimer Dieu de toutes nos forces, lorsque l’heure de l’épreuve a sonné pour nous, pour arriver finalement à L’aimer de tout notre esprit, lorsque nous serons établis au-dessus des fluctuations de la sensibilité en cette partie supé- rieure de l’âme, lorsque nous serons devenus des « adorateurs en esprit et en vérité ». De plus, ce précepte suprême est sans limites : la perfection de la charité est le but vers lequel tous les chrétiens doivent tendre, chacun selon sa condition, celui-ci dans le mariage, tel autre dans la vie sacerdotale ou dans la vie religieuse. Sainte Catherine de Sienne y insiste aux chapitres 11 et 47 du Dialogue et rappelle que, pour observer parfaitement le précepte de l’amour de Dieu et du prochain, il faut avoir l’esprit des conseils, c’est-à-dire l’esprit de détachement à l’égard des biens terrestres, et, selon l’expression de saint Paul, il faut en user comme n’en usant pas (ch. 47). Le grand motif de la seconde conversion est ainsi exprimé au chapitre 60 : « Mes serviteurs doivent sortir de ces sentiments d’amour mercenaire, pour devenir de vrais fils et Me servir sans intérêt personnel. Je récompense tout labeur, Je rends à chacun selon son état et selon ses œuvres. Aussi, s’ils ne délaissent pas l’exercice de l’oraison et des autres bonnes œuvres, et s’ils vont toujours avec persévérance, en progressant dans la vertu, ils arriveront à cet amour de fils. Et Moi, Je les aimerai à Mon tour comme on aime des enfants, parce que Je réponds toujours par le même amour à l’amour qu’on a pour Moi. Si vous M’aimez comme un serviteur aime son maître, Je vous aimerai en maître, vous payant votre dû selon votre mérite ; mais Je ne me manifesterai pas Moi-même à vous. Les secrets intimes, on les livre à son ami, parce qu’on ne fait qu’un avec son ami. On ne fait pas qu’un avec son serviteur… « Mais si Mes serviteurs rougissent de leur imperfection, s’ils se mettent à aimer la vertu, s’ils s’emploient avec haine à arracher d’eux-mêmes la racine de l’amour-propre spirituel, si, du haut du tribunal de la conscience et faisant appel à la raison, ils ne souffrent dans leur cœur aucun mouvement de crainte servile et d’amour mercenaire sans les redresser par la lumière de la très sainte Foi, Je te dis qu’en agissant ainsi ils Me seront si agréables, qu’ils auront accès au cœur de l’ami. Je Me manifesterai Moi-même à eux, ainsi que l’a proclamé Ma Vérité quand elle a dit : « Celui qui M’aime sera aimé de Mon Père ; et Moi Je l’aimerai, et Je Me manifesterai à lui » (Jean, XIV, 21). Ces derniers mots expriment la connaissance que Dieu nous donne de Lui-même par une inspiration spéciale. C’est la contemplation, qui procède de la foi éclairée par les dons, de la foi unie à l’amour, qui savoure et pénètre les mystères. Un second motif qui doit inspirer la seconde conversion, c’est le prix du sang du Sauveur, que Pierre ne comprit pas avant la Passion, malgré ces paroles de la Cène : « Ceci est Mon sang qui va être répandu pour vous » (Luc, XXII, 20). Il ne commença même à le bien comprendre qu’après la Résurrection. On lit à ce sujet dans le Dialogue, ch. 60 : « Voilà ce que Mes serviteurs doivent voir et comprendre (au milieu des contrariétés et épreuves que Je permets pour eux) ; c’est que Je ne veux rien d’autre que leur bien, leur sanctification, par le sang de Mon Fils unique, dans lequel ils ont été lavés de leurs iniquités. En ce sang ils peuvent connaître Ma vérité, et Ma vérité la voici : c’est pour leur donner la vie éternelle que Je les créai à Mon image et ressemblance, et que Je les créai à nouveau dans le sang de Mon propre Fils, en faisant d’eux Mes fils adoptifs. » Voilà ce que comprit saint Pierre après sa faute et après la Passion du Sauveur ; alors seulement il comprit la valeur infinie du précieux sang répandu pour notre salut, du sang rédempteur. On entrevoit ici la grandeur de Pierre humilié ; il est ici beaucoup plus grand qu’au Thabor, car il a le sens de sa misère et de l’infinie bonté du Très-Haut. Quand Jésus avait annoncé pour la première fois qu’Il devait aller à Jérusalem pour y être crucifié, Pierre, prenant son Maître à part, Lui avait dit : « A Dieu ne plaise, cela ne peut arriver. » Il avait alors parlé, sans y prendre garde, contre toute l’économie de la Rédemption, contre tout le plan de la Providence, contre le motif même de l’Incarnation. Et c’est pourquoi Notre-Seigneur lui avait répondu : « Arrière de Moi, Satan ; tu n’as que des idées humaines, tu ne comprends rien aux choses de Dieu. » Et maintenant après sa faute et sa conversion, Pierre humilié a le sens de la Croix, et il entrevoit le prix infini du précieux sang. On comprend pourquoi sainte Catherine ne cesse de parler, dans son Dialogue et dans ses Lettres, du sang qui donne l’efficacité au baptême et aux autres sacrements, Dialogue, ch. 75,115 et 127. A chaque messe, lorsque le prêtre l’élève sur l’autel, notre foi en sa puissance rédemptrice devrait devenir plus grande et plus vive. Un troisième motif qui doit enfin inspirer la seconde conversion, c’est l’amour des âmes à sauver, amour inséparable de l’amour de Dieu, puisqu’il en est l’effet et le signe ; il doit devenir en tout chrétien digne de ce nom un véritable zèle, qui inspire toutes les vertus (Ibid., ch. 7). Cet amour des âmes en sainte Catherine la porta à s’offrir en victime pour le salut des pécheurs. On lit dans l’avant-dernier chapitre du Dialogue, qui en est le résumé : « Tu M’as demandé que Je fasse miséricorde au monde… Tu me suppliais de délivrer le corps mystique de la sainte Église des ténèbres et des persécutions, t’offrant toi-même pour que Je punisse sur toi les iniquités de certains de Mes ministres… Je t’ai dit que je veux faire miséricorde au monde, en te montrant que la miséricorde est Ma marque distinctive. C’est par miséricorde, c’est à cause de l’amour ineffable que J’eus pour l’homme, que J’envoyai mon Verbe, Mon Fils unique1 … « Je te promis aussi, et Je te promets encore, que par la grande patience de Mes serviteurs Je reformerai Mon Épouse ; Je vous invitai tous à souffrir pour elle, en te confiant la douleur que Me cause l’iniquité de certains de Mes ministres… En même temps et par contraste, tu as pu considérer la vertu de ceux qui vivent comme des anges… C’est par vos larmes et par vos humbles et continuelles prières que Je veux faire miséricorde au monde». Les fruits de cette seconde conversion sont, comme il arriva pour Pierre, un commencement de contemplation par l’intelligence progressive du grand mystère de la Croix ou de la Rédemption, intelligence vécue de la valeur infinie du sang du Sauveur répandu pour nous. 1 Ces paroles expriment nettement que le motif de l’Incarnation fut un motif de miséricorde, comme le montre aussi saint Thomas, IIIa, q.1, a. 3. 14 Avec cette contemplation naissante, c’est une union à Dieu plus dégagée des fluctuations de la sensibilité, plus pure, plus forte, plus continuelle. Par suite c’est, sinon la joie, du moins la paix qui s’établit peu à peu dans l’âme au milieu même de l’adversité. C’est cette conviction, non plus seulement abstraite, théorique, confuse, mais concrète et vécue, que dans le gouvernement de Dieu tout est ordonné à la manifestation de sa bonté1 . Le Seigneur lui-même l’exprime à la fin du Dialogue, ch. 166 : « Rien n ‘a été fait et rien ne se fait que par le conseil de Ma divine providence. Dans tout ce que Je permets, dans tout ce que Je vous donne dans les tribulations et dans les consolations temporelles ou spirituelles, Je ne fais rien que pour votre bien, pour que vous soyez sanctifiés en Moi, et pour que Ma Vérité s’accomplisse en vous». C’est ce que dit saint Paul (Rom., VIII, 28) : « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » et qui persévèrent dans cet amour. N’est-ce pas là la conviction qui s’établit dans l’âme de Pierre et des Apôtres après leur seconde conversion, et aussi dans l’âme des disciples d’Emmaüs, lorsque Notre-Seigneur ressuscité leur donna l’intelligence progressive du mystère de la Croix : « O hommes sans intelligence et dont le cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! leur dit-il. Ne fallait-il pas que le Christ souffrit ces choses et qu’Il entrât dans Sa gloire ? Et, commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes, Il leur expliqua tout ce qui avait été dit de Lui dans toutes les Écritures » (Luc, XXIV, 25). Ils Le reconnurent à la fraction du pain. Ce qui est arrivé à ces disciples sur le chemin d’Emmaüs doit nous arriver aussi, si nous sommes fidèles, sur le chemin de l’éternité. Si pour eux et pour les Apôtres il dut y avoir une seconde conversion, à plus forte raison elle est nécessaire pour nous. Et sous cette nouvelle grâce de Dieu nous dirons aussi : « Nonne cor nostrum ardens erat in nobis dura loqueretur in via : Notre cœur ne brillait-il pas au dedans de nous, lorsqu’Il nous parlait en chemin et nous expliquait les Écritures ? » La théologie aide ainsi à découvrir le sens profond de l’Évangile ; mais plus elle avance, plus en un sens elle doit se cacher ; elle doit disparaître un peu comme saint Jean-Baptiste après avoir annoncé Notre-Seigneur. Elle aide à trouver le sens profond de la Révélation divine contenue dans l’Écriture et la Tradition, et quand elle a rendu ce service, il convient qu’elle s’efface. Pour restaurer les cathédrales, remettre quelques pierres ciselées au bon endroit, il faut faire un échafaudage ; mais les pierres remises, l’échafaudage est enlevé et la cathédrale apparaît de nouveau dans toute sa beauté. La théologie sert aussi à nous montrer la fermeté des fondements de l’édifice doctrinal du dogme, la solidité de sa structure, la proportion de ses parties, et quand elle nous la fait entrevoir, elle s’efface devant la contemplation surnaturelle qui procède de la foi éclairée par les dons, de la foi pénétrante et savoureuse, unie à l’amour2 . Il en est ainsi dans la question qui nous occupe, question vitale par excellence, de l’ordre de la vie intime de Dieu.

http://www.a-c-r-f.com/documents/R_P_GARRIGOU-LAGRANGE-Trois_conversions.pdf

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